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Jacob et Wilhelm Grimm
Les frères Grimm
Conte, Les frères Grimm, Le Pêcheur et sa femme
Créé par Mariedark, le 04/09/2013 à 09h13.
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Par Mariedark,
le 04/09/2013 à 09h13.
Mariedark
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CONTE - LES FRERES GRIMM

 

LE PÊCHEUR ET SA FEMME

 

Il y avait une fois un pêcheur et sa femme ; ils vivaient dans une misérable hutte près du bord de la mer. Le pêcheur, qui se nommait Pierre, allait tous les jours jeter son hameçon, mais il restait souvent bien des heures avant de prendre quelque poisson.

Un jour qu’il se tenait sur la plage, regardant sans cesse les mouvements du hameçon, voilà qu’il le voit disparaître et aller au fond ; il tire, et au bout de la ligne se montre un gros cabillaud.

– Je t’en supplie, dit l’animal, laisse-moi la vie, je ne suis pas un vrai poisson, mais bien un prince enchanté. Relâche-moi, je t’en prie ; rendsmoi la liberté, le seul bien qui me reste.

– Pas besoin de tant de paroles, répondit le brave Pierre. Un poisson, qui sait parler, il mérite bien qu’on le laisse nager à son aise.

Et il détacha la bête, qui s’enfuit de nouveau au fond de l’eau, laissant derrière elle une traînée de sang. De retour dans sa cahute, il raconta à sa femme quel beau poisson il avait pris et comment il lui avait rendu la liberté.

– Et tu ne lui as rien demandé en retour ? dit la femme.

– Mais non, qu’aurais-je donc dû souhaiter ? répondit Pierre.

– Comment, n’est-ce pas un supplice, que de demeurer toujours dans cette vilaine cabane, sale et infecte ; tu aurais bien pu demander une gentille chaumière.

L’homme ne trouvait pas que le service qu’il avait rendu bien volontiers au pauvre prince valût une si belle récompense. Cependant, il alla sur la plage, et, arrivé au bord de la mer, qui était toute verte, il s’écria :

– Cabillaud, cher cabillaud, ma femme, mon Isabelle, malgré moi, elle veut absolument quelque chose.

Aussitôt apparut le poisson, et il dit :

– Eh bien, que lui faut-il ?

– Voilà, dit le pêcheur ; parce que je t’ai rendu la liberté, elle prétend que tu devrais m’accorder un souhait ; elle en a assez de notre hutte, elle voudrait habiter une gentille chaumière.

– Soit, répondit le cabillaud, retourne chez toi, et tu verras son voeu accompli.

En effet, Pierre aperçut sa femme sur la porte d’une chaumière coquette et proprette.

– Viens donc vite, lui cria-t-elle, viens voir comme c’est charmant ici ; il y a deux belles chambres, et une cuisine, derrière nous avons une cour avec des poules et des canards, et un petit jardin avec des légumes et quelques fleurs.

– Oh ! quelle joyeuse existence nous allons mener maintenant, dit Pierre.

– Oui, dit-elle, je suis au comble de mes voeux !

Pendant une quinzaine de jours ce fut un enchantement continuel ; puis tout à coup la femme dit :

– Écoute, Pierre, cette chaumière est par trop étroite et son jardin n’est pas plus grand que la main. je ne serai heureuse que dans un grand château en pierres de taille. Va trouver le cabillaud et fais-lui savoir que tel est mon désir.

– Mais, répondit le pêcheur, voilà quinze jours à peine que cet excellent prince nous a fait cadeau d’une si jolie chaumière, comme nous n’aurions jamais osé en rêver une pareille. Et tu veux que j’aille l’importuner de nouveau ! Il m’enverra promener, et il aura raison.

– Du tout, dit la femme ; je le sais mieux que toi, il ne demande pas mieux que de nous faire plaisir. Va le trouver, comme je te le dis.

Le brave homme s’en fut sur la plage ; la mer était bleu foncé, presque violette, mais calme. Le pêcheur s’écria :

– Cabillaud, mon cher cabillaud ! ma femme, mon Isabelle, malgré moi, elle veut absolument quelque chose.

– Que lui faut-il donc ? répondit le poisson, qui apparut sur-le-champ, la tête hors de l’eau.

– Imagine-toi, répondit Pierre tout confus, que la belle chaumière ne lui convient plus, et qu’elle désire un palais en pierres de taille !

– Retourne chez toi, dit le cabillaud, son souhait est déjà accompli.

En effet, le pêcheur trouva sa femme se promenant dans la vaste cour d’un splendide château.

– Oh ! ce gentil cabillaud, dit-elle ; regarde donc comme tout est magnifique !

Ils entrèrent à travers un vestibule en marbre ; une foule de domestiques galonnés d’or leur ouvrirent les portes des riches appartements, garnis de meubles dorés et recouverts des plus précieuses étoffes. Derrière le château s’étendait un immense jardin où poussaient les fleurs les plus rares puis, venait un grandissime parc, où folâtraient des cerfs, des daims et toute espèce d’oiseaux ; sur le côté se trouvaient de vastes écuries, avec des chevaux de luxe et une étable, qui contenait une quantité de belles vaches.

– Quel sort digne d’envie, que le nôtre, dit le brave pêcheur, écarquillant les yeux à l’aspect de ces merveilles ; j’espère que tes voeux les plus téméraires sont satisfaits.

– C’est ce que je me demande, répondit la femme ; mais j’y réfléchirai mieux demain.

Puis, après avoir goûté des mets délicieux qui leur furent servis pour le souper, ils allèrent se coucher.

Le lendemain matin, qu’il faisait à peine jour, la femme, éveillant son mari, en le poussant du coude, lui dit :

– Maintenant que nous avons ce palais, il faut que nous soyons maîtres et seigneurs de tout le pays à l’entour.

– Comment, répondit Pierre, tu voudrais porter une couronne ? quant à moi, je ne veux pas être roi.

– Eh bien, moi je tiens à être reine. Allons, habille-toi, et cours faire savoir mon désir à ce cher cabillaud.

Le pêcheur haussa les épaules, mais il n’en obéit pas moins. Arrivé sur la plage, il vit la mer couleur gris sombre, et assez houleuse ; il se mit à crier :

– Cabillaud, cher cabillaud ! Ma femme, mon Isabelle, malgré moi, elle veut absolument quelque chose.

– Que lui faut-il donc ? dit le poisson qui se présenta aussitôt, la tête hors de l’eau.

– Ne s’est-elle pas mise en tête de devenir reine !

– Rentre chez toi, la chose est déjà faite, dit la bête.

Et, en effet, Pierre trouva sa femme installée sur un trône en or, orné de gros diamants, une magnifique couronne sur la tête, entourée de demoiselles d’honneur, richement habillées de brocard, et l’une plus belle que l’autre ; à la porte du palais, qui était encore bien plus splendide que le château de la veille, se tenaient des gardes en uniformes brillants une musique militaire jouait une joyeuse fanfare ; une nuée de laquais galonnés était répandue dans les vastes cours, où étaient rangés de magnifiques équipages.

– Eh bien, dit le pêcheur, j’espère que te voilà au comble de tes voeux ; naguère pauvre entre les plus pauvres, te voilà une puissante reine.

– Oui, répondit la femme, c’est un sort assez agréable, mais il y a mieux, et je ne comprends pas comment je n’y ai pas pensé ; je veux être impératrice, ou plutôt empereur ; oui, je veux être empereur !

– Mais, ma femme, tu perds le sens ; non, je n’irai pas demander une chose aussi folle à ce bon cabillaud ; il finira par m’envoyer promener, et il aura raison.

– Pas d’observations, répliqua-t-elle ; je suis la reine et tu n’es que le premier de mes sujets. Donc, obéis sur-le-champ.

Pierre s’en fut vers la mer, pensant qu’il faisait une course inutile. Arrivé sur la plage, il vit la mer noire, presque comme de l’encre ; le vent soufflait avec violence et soulevait d’énormes vagues.

– Cabillaud, cher cabillaud, s’écria-t-il, ma femme, mon Isabelle, malgré moi, elle veut encore quelque chose.

– Qu’est-ce encore ? dit le poisson qui se montra aussitôt.

– Les grandeurs lui tournent la tête, elle souhaite d’être empereur.

– Retourne chez toi, répondit le poisson ; la chose est faite.

Lorsque Pierre revint chez lui, il aperçut un immense palais, tout construit en marbre précieux ; le toit en était de lames d’or. Après avoir passé par une vaste cour, remplie de belles statues et de fontaines qui lançaient les plus délicieux parfums, il traversa une haie formée de gardes d’honneur, tous géants de plus de six pieds ; et, après avoir passé par une enfilade d’appartements décorés avec une richesse extrême, il atteignit une vaste salle où sur un trône d’or massif, haut de deux mètres, se tenait sa femme, revêtue d’une robe splendide, toute couverte de gros diamants et de rubis, et portant une couronne qui à elle seule valait plus que bien des royaumes ; elle était entourée d’une cour composée rien que de princes et de ducs ; les simples comtes étaient relégués dans l’antichambre.

Isabelle paraissait tout à fait à son aise au milieu de ces splendeurs.

– Eh bien, lui dit Pierre, j’espère que te voilà au comble de tes voeux ; il n’y a jamais eu de sort comparable au tien.

– Nous verrons cela demain, répondit-elle.

Après un festin magnifique, elle alla se coucher ; mais elle ne put dormir ; elle était tourmentée à l’idée qu’il y avait peut-être quelque chose de plus désirable encore que d’être empereur. Le matin, lorsqu’elle se leva, elle vit que le ciel était brumeux.

« Tiens, se dit-elle, je voudrais bien voir le soleil ; les nuages sombres m’attristent. Oui, mais, pour faire lever le soleil, il faudrait être le bon Dieu. C’est cela, je veux être aussi puissante que le bon Dieu. »

Toute ravie de son idée, elle s’écria :

– Pierre, habille-toi sur-le-champ, et va dire à ce brave cabillaud que je désire avoir la toute-puissance sur l’univers, comme le bon Dieu ; il ne peut pas te refuser cela.

Le brave pêcheur fut tellement saisi d’effroi, en entendant ces paroles impies, qu’il dut se tenir à un meuble pour ne pas tomber à la renverse.

– Mais, ma femme, dit-il, tu es tout à fait folle. Comment, il ne te suffit pas de régner sur un immense et riche empire ?

– Non, dit-elle, cela me vexe, de ne pas pouvoir faire se lever ou se coucher le soleil, la lune et les astres. Il me faut pouvoir leur commander comme le bon Dieu.

– Mais enfin, cela passe le pouvoir de ce bon cabillaud ; il se fâchera à la fin, si je viens l’importuner avec une demande aussi insensée.

– Un empereur n’admet pas d’observations, répliqua-t-elle avec colère ; fais ce que je t’ordonne, et cela, sur-le-champ.

Le brave Pierre, le coeur tout en émoi, se mit en route. Il s’était levé une affreuse tempête, qui courbait les arbres les plus forts des forêts, et faisait trembler les rochers ; au milieu du tonnerre et des éclairs, le pêcheur atteignit avec peine la plage. Les vagues de la mer étaient hautes comme des tours, et se poussaient les unes les autres avec un épouvantable fracas.

– Cabillaud, cher cabillaud, s’écria Pierre, ma femme, mon Isabelle, malgré moi, elle veut encore une dernière chose.

– Qu’est-ce donc ? dit le poisson, qui apparut aussitôt.

– J’ose à peine le dire, répondit Pierre ; elle veut être toute-puissante comme le bon Dieu.

– Retourne chez toi, dit le cabillaud, et tu la trouveras dans la pauvre cabane, d’où je l’avais tirée.

Et, en effet, palais et splendeurs avaient disparu ; l’insatiable Isabelle, vêtue de haillons, se tenait sur un escabeau dans son ancienne misérable hutte. Pierre en prit vite son parti, et retourna à ses filets ; mais jamais plus sa femme n’eut un moment de bonheur.

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