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Jacob et Wilhelm Grimm
Les frères Grimm
Conte, Les frères Grimm, Les Deux frères
Créé par Mariedark, le 02/09/2013 à 13h10.
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Par Mariedark,
le 02/09/2013 à 13h10.
Mariedark
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CONTE - LES FRERES GRIMM

 

LES DEUX FRERES

 

Il y avait une fois deux frères, dont l’un était riche, et l’autre pauvre. Le riche était orfèvre, et il avait un mauvais coeur ; le pauvre gagnait sa misérable vie à nouer des balais ; il était bon et honnête. Il avait deux enfants ; c’étaient deux jumeaux qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Ces deux enfants avaient coutume de parcourir en tous sens la maison du riche, où on les nourrissait quelquefois avec les restes. Il arriva que le frère pauvre, allant un jour dans la forêt pour y chercher du bouleau, aperçut un oiseau dont le plumage était entièrement couleur d’or, et si beau qu’il n’en avait jamais vu de pareil. Il ramassa aussitôt une petite pierre, la lança après l’oiseau, et réussit à l’atteindre ; mais il ne tomba de son corps qu’une plume d’or, et l’oiseau disparut en volant.

Le pauvre homme prit la plume et la porta à son frère, qui l’examina et dit :

– C’est de l’or pur. Il lui donna en échange beaucoup d’argent.

Le lendemain, le pauvre homme monta au haut d’un bouleau et il allait en couper quelques rameaux, lorsque le même oiseau sortit des feuilles ; le pauvre homme fouilla dans le feuillage, et trouva un nid où il y avait un oeuf d’or. Il emporta cet oeuf avec lui au logis, et alla le montrer à son frère, qui dit de nouveau :

– C’est de l’or pur, et lui donna une bonne récompense. Puis l’orfèvre ajouta :

– Je voudrais bien avoir cet oiseau.

Le frère pauvre alla une troisième fois dans la forêt, et aperçut de nouveau l’oiseau d’or posé sur la cime de l’arbre ; il prit une pierre et visa si juste qu’il l’abattit du coup ; il le porta à son frère qui lui donna en retour un grands tas d’or. « Maintenant, pensa celui-ci, je pourrai me tirer d’affaire. » Et il revint tout joyeux à la maison. L’orfèvre, qui était habile et rusé, savait bien quel oiseau précieux était tombé entre ses mains. Il appela sa femme, et lui dit :

– Fais moi rôtir cet oiseau d’or, et aie bien soin qu’il n’en sorte pas le plus petit morceau ; je me fais une fête de le manger tout entier.

Cet oiseau était d’une si merveilleuse nature que celui qui en mangerait le coeur et le foie devait trouver tous les matins une pièce d’or sous son oreiller. La femme prépara l’oiseau, le mit à la broche, et le fit rôtir. Il advint que, tandis qu’il était devant le feu et que la femme s’occupait à d’autres ouvrages dans la cuisine, les deux enfants du pauvre faiseur de balais entrèrent, se placèrent en face de la broche, et la tournèrent deux fois ou trois fois ; et comme deux petits morceaux de l’oiseau venaient de tomber dans la lèchefrite, l’un des enfants dit à l’autre :

– Mangeons ces deux petits morceaux, je meurs de faim ; aussi bien personne ne pourra s’en apercevoir. Ce qui fut dit, fut fait.

La femme arriva sur l’entrefaite, et voyant leurs mâchoires en train de fonctionner, elle leur dit :

– Que mangez-vous donc là ?

– Deux petits morceaux qui sont tombés de l’oiseau, répondirent-ils.

– C’étaient le coeur et le foie, dit la femme saisie d’épouvante. Et pour que son mari ne s’aperçût de rien, elle tua aussitôt un coq, en prit le coeur et le foie, et les plaça dans l’oiseau d’or.

Quand celui-ci fut entièrement rôti, elle l’apporta à l’orfèvre, qui le dévora à lui seul, sans rien laisser. Mais, lorsque le lendemain matin il passa la main sous son oreiller, dans l’espoir d’y prendre un morceau d’or, il fut très étonné de n’y n’en trouver. Les deux enfants, au contraire, ne se doutaient pas du bonheur qui leur était arrivé. Le matin suivant, quand ils se levèrent, quelque chose tomba à terre avec un bruit clair, et quand ils le ramassèrent, ils virent que c’étaient deux pièces d’or. Ils les portèrent à leur père, qui fut au comble de la surprise, et leur dit :

– Comment cela a-t-il donc pu arriver ? Le même prodige s’étant encore renouvelé le matin suivant et les autres jours, le père des jumeaux alla trouver son frère, et lui raconta la singulière histoire.

L’orfèvre n’eut pas de peine à comprendre la cause de ce résultat merveilleux, et vit bien que les enfants avaient mangé le coeur et le foie de l’oiseau d’or ; et pour se venger d’eux en homme envieux et méchant qu’il était, il dit au père :

– Tes enfants sont en relation avec le malin esprit ; garde-toi bien de prendre cet or, et chasse ces enfants loin de ta maison, car désormais le diable a du pouvoir sur eux, et il pourrait te perdre toi-même.

Ces paroles consternèrent le pauvre père, et quoique ce fût pour lui une bien douloureuse nécessité, il emmena les deux jumeaux au milieu de la forêt, où il les abandonna, hélas ! avec un profond désespoir. Les deux malheureux enfants se mirent à parcourir en tous sens la forêt, cherchant à retrouver le chemin de la maison paternelle, mais au lieu de le trouver, ils s’égarèrent de plus en plus. Ils rencontrèrent enfin un chasseur qui leur demanda :

– À qui appartenez-vous, mes enfants ?

– Nous sommes les fils du pauvre faiseur de balais.

Et ils lui racontèrent que leur père les avait abandonnés parce que, tous les matins, une pièce d’or se trouvait sous leur oreiller. Le chasseur était un brave homme, et comme ces enfants lui plurent, et qu’il n’en avait pas lui-même, il les emmena chez lui, et leur dit :

– Je veux vous servir de père et avoir soin de vous jusqu’à ce que vous soyez devenus grands.

Ils apprirent auprès de lui l’art de la chasse, et le brave homme mit en réserve les pièces d’or qui se trouvaient chaque matin sous la tête des jumeaux, pour les leur rendre plus tard lorsqu’ils en auraient besoin. Quand ils furent devenus grands, leur père nourricier les emmena un jour avec lui dans la forêt, en leur disant :

– Vous devez montrer aujourd’hui ce que vous savez faire ; je veux voir si vous êtes en état de vous passer de moi, et de devenir des chasseurs.

Ils allèrent donc avec lui se poster à l’affût ; là, ils attendirent longtemps, et le gibier ne se montra pas. À la fin pourtant, le chasseur, levant les yeux, aperçut une troupe d’oies sauvages qui, dans leur vol, décrivaient un triangle, et il dit à l’un des jeunes gens :

– Dirige ton coup sur une des oies de ce côté-ci.

Le jeune homme obéit et tira juste. Bientôt après, apparut une seconde troupe d’oies, qui avaient dans leur vol la forme du chiffre 3 ; le chasseur dit encore à son second élève de viser une des oies de tel côté, ce que fit ce dernier avec autant de succès que son frère ; sur quoi, le père nourricier leur dit :

– Vous pouvez maintenant vous passer de moi, vous êtes des chasseurs consommés.

Là-dessus, les deux frères s’enfoncèrent ensemble dans la forêt, se concertèrent et formèrent un projet. Et le soir, lorsqu’ils prirent place au souper, ils dirent à leur père nourricier :

– Nous ne mangeons pas une miette que vous ne nous ayez accordé une grâce.

– Parlez, quelle est cette grâce ? leur dit-il. Ils répondirent :

– Maintenant que nous connaissons à fond notre métier, il serait bon que nous parcourussions un peu le monde ; trouvez donc bien que nous prenions congé de vous pour voyager. Le chasseur reprit avec joie :

– Vous parlez comme de braves chasseurs ; ce que vous me demandez, je le désirais déjà ; partez, il vous arrivera bonheur.

Cela dit, ils soupèrent joyeusement. Quand le jour fixé pour le départ fut arrivé, le père nourricier leur donna à chacun un fusil et un chien, en leur permettant de prendre sur leurs épargnes autant de pièces d’or qu’ils voulurent. Puis il les accompagna un bout de chemin, et lorsqu’ils furent sur le point de se quitter, il leur fit encore cadeau d’un couteau poli, en leur disant :

– Si vous vous séparez un jour, enfoncez ce couteau dans l’arbre le plus proche de l’endroit où vous vous quitterez ; par ce moyen, celui de vous deux qui viendra le premier pourra savoir ce qui est arrivé à son frère absent ; car, s’il meurt, la pointe sera rouillée ; tant qu’il vivra, au contraire, elle demeurera polie.

Les deux frères partirent, et arrivèrent bientôt dans une forêt, dans une forêt si profonde qu’il était impossible de la traverser en un jour. Ils y passèrent donc la nuit, et se nourrirent des provisions qui se trouvaient dans leur carnassière ; le jour suivant, ils eurent beau marcher sans relâche, ils ne purent pas encore atteindre l’extrémité de la forêt, et ils n’avaient plus rien à manger. L’un d’eux dit :

– Nous ferions bien de tirer quelque chose, sans quoi nous endurerons la faim.

En conséquence, il arma son fusil et se mit à regarder autour de lui. Un vieux lièvre ne tarda pas à paraître il le mit en joue, mais le lièvre lui cria :

« Bon chasseur, laisse-moi la vie,

Et je te donnerai deux petits en récompense ».

Cela dit, il sauta dans les broussailles, et apporta deux petits lièvres ; mais ces petits animaux jouaient avec tant de gentillesse, ils avaient tant de grâce, que les chasseurs n’eurent pas le courage de les tuer ; ils les gardèrent donc, et les petits lièvres marchaient derrière eux. Bientôt après, survint un renard ; ils se préparaient à le tirer, mais le renard leur cria :

« Bon chasseur, laisse-moi la vie,

Et je te donnerai deux petits en récompense. »

En effet, il ne tarda pas à leur apporter deux petits renards, que cette fois encore les chasseurs n’eurent pas le courage de tuer ; ils les donnèrent pour compagnons aux petits lièvres qui se mirent à suivre ces derniers. Peu de temps après, se présenta un loup qui, lui aussi, allait recevoir une balle, lorsqu’il se délivra, en criant :

« Bon chasseur, laisse-moi la vie,

Et je te donnerai deux petits en récompense. »

Les chasseurs réunirent les deux loups aux autres animaux, et augmentèrent ainsi leur escorte. Un ours arriva à son tour, et comme il n’était pas encore las de gambader, il cria :

« Bon chasseur, laisse-moi la vie,

Et je te donnerai deux petits en récompense. »

Et les chasseurs firent pour les deux petits ours ce qu’ils avaient déjà fait pour les autres animaux. Enfin, devinez qui vint encore ? Un lion.

L’un des chasseurs le mit en joue, mais le lion cria aussitôt :

« Bon chasseur, laisse-moi la vie,

Et je te donnerai deux petits en récompense. »

Nos chasseurs avaient donc maintenant deux lions, deux ours, deux loups, deux renards et deux lièvres qui les suivaient et qui étaient prêts à les servir. Ils ne continuaient pas moins pour cela à avoir faim ; aussi dirent-ils aux renards :

– Çà, messieurs les sournois, procurez-nous quelque chose à manger, car vous êtes rusés et adroits. Ils répondirent :

– Non loin d’ici se trouve un village où nous avons déjà dérobé plus d’une poule ; nous voulons vous enseigner le chemin qui y conduit.

Ils allèrent de la sorte dans le village, achetèrent quelque nourriture, n’oublièrent pas de faire aussi rafraîchir leurs bêtes, et continuèrent leur route. Les renards étaient en outre parfaitement renseignés sur les endroits où se trouvaient les basses cours, et ne manquaient pas de donner aux chasseurs les meilleures indications. Ils circulèrent ainsi quelque temps, mais sans trouver un service où ils pussent entrer ensemble. En conséquence, ils se dirent :

– La nécessité l’exige, il faut nous séparer.

Après s’être partagé les animaux, de manière à avoir chacun un lion, un ours, un renard, et un lièvre, ils se quittèrent, en se promettant une amitié fraternelle jusqu’à leur mort ; mais ils ne se dirent point adieu sans avoir d’abord enfoncé dans un arbre le couteau que leur père nourricier leur avait donné. Cela fait, ils se dirigèrent l’un vers l’orient, l’autre vers le couchant. Or, l’aînée des deux frères arriva bientôt dans une ville qui était toute couverte de crêpe noir. Il entra dans une auberge, et demanda à l’hôte de rafraîchir ses bêtes. L’aubergiste mit à sa disposition une écurie où on apercevait un trou dans le mur. Grâce à ce trou, le lièvre put aller chercher un chou, et le renard une poule, qu’ils mangèrent de bon appétit ; mais quant au loup, à l’ours et au lion, leur taille les empêcha de passer. Heureusement pour eux, que l’aubergiste les fit conduire dans une prairie où une génisse était étendue sur l’herbe : ce fut pour eux un bon régal. Après avoir ainsi pris soin de ses bêtes, le chasseur demanda à l’hôte pourquoi la ville était ainsi couverte d’un crêpe noir.

– Parce que, répondit celui-ci, la fille du roi doit mourir demain.

– Elle est donc bien gravement malade, reprit le chasseur.

– Non, répondit l’aubergiste, sa santé est excellente, mais elle n’en doit pas moins mourir.

– Expliquez-moi donc comment cela est possible, demanda le chasseur.

– À peu de distance de la ville, dit l’aubergiste, se dresse une montagne habitée par un dragon ; il faut tous les ans à ce dragon le tribut d’une vierge innocente, sinon il ravage, dans sa colère, tout le pays. Toutes les jeunes filles de la ville ont déjà eu leur tour, et il ne reste plus que la fille du roi ; il n’y a point de rémission : elle doit lui être livrée.

– Et c’est demain que ce sacrifice doit être consommé ? demanda la chasseur ; pourquoi donc ne tue t-on pas ce dragon ?

– Hélas répondit l’aubergiste, bien des cavaliers l’ont tenté, mais tous y ont perdu la vie ; le roi a donné sa parole que celui qui dompterait le dragon obtiendrait la main de sa fille, et hériterait de son royaume après sa mort.

Le chasseur n’ajouta pas un mot, mais le lendemain matin, accompagné de ces animaux, il gravit la montagne du dragon. Il y avait au sommet une petite église, et sur l’autel se trouvaient trois gobelets remplis, et au-dessous d’eux cette inscription : « Celui qui videra ces gobelets deviendra l’homme le plus fort de la terre, et pourra porter l’épée qui est enterrée devant le seuil de la porte. » Le chasseur ne voulut point boire, il sortit de l’église et chercha l’épée dans la terre, mais il n’eut point la force de la soulever. Il revint sur ses pas, vida les gobelets, et se sentit aussitôt assez fort pour saisir l’épée qui se porta dès lors très facilement. Quand vint l’heure où la jeune fille devait être livrée au dragon, le roi, le maréchal et les courtisans l’accompagnèrent jusqu’à la sortie de la ville. Elle aperçut de loin le chasseur sur le sommet de la montagne, elle crut que c’était le dragon, et elle suspendit sa marche tant son épouvante était grande ; mais à la fin, la pensée qu’il y allait du salut de toute la ville lui donna le courage de poursuivre cet affreux voyage. Le roi et les courtisans retournèrent au palais, en proie à une grande douleur, mais le maréchal dut rester là pour assister de loin à cet horrible spectacle.

Cependant, lorsque la princesse fut arrivée au haut de la montagne, elle trouva non pas le dragon, mais le jeune chasseur qui lui adressa des paroles de consolation, lui promit de la sauver, et la conduisit dans l’église où il l’enferma. À peine cela était-il fait que le dragon aux sept têtes arriva en poussant d’affreux hurlements. Lorsqu’il aperçut le chasseur, il parut étonné et dit :

– Que viens-tu faire sur cette montagne ? Le chasseur répondit :

– Je viens combattre contre toi. Le dragon répondit :

– De même que maint chevalier a déjà perdu la vie en ces lieux, ainsi serai-je bientôt débarrassé de toi.

Et en disant ces mots, ses sept gueules lancèrent des flammes. Ces flammes devaient allumer l’herbe sèche et le chasseur aurait été suffoqué par le feu et la fumée, mais ses animaux accoururent et éteignirent le feu sous leurs pattes. Alors le dragon s’élança contre le chasseur, qui brandissant son épée, fit siffler l’air et abattit trois têtes du monstre. Cette blessure rendit le dragon furieux il se dressa de toute sa hauteur, vomit des flots de flammes contre le chasseur et voulut se précipiter sur lui mais celui-ci fit de nouveau jouer son épée et lui coupa encore trois têtes.

Le monstre était à bout de ses forces ; il tomba en faisant mine encore de vouloir s’élancer sur le chasseur mais le jeune homme, concentrant tout ce qui lui restait de force dans un dernier coup, lui coupa la queue, et comme il était désormais trop fatigué pour continuer le combat, il appela à lui ses bêtes, qui achevèrent de mettre le dragon en pièces. La lutte terminée, le chasseur ouvrit la porte de l’église, et il trouva la princesse étendue par terre, car elle s’était évanouie d’inquiétude et d’effroi pendant le combat. Le jeune homme la porta au grand air, et quand elle eut repris ses esprits et rouvert les yeux, il lui montra le dragon en lambeaux, il lui annonça que désormais elle était libre ; elle s’abandonna à sa joie et lui dit :

– Maintenant, tu vas devenir mon époux, car mon père m’a promise à celui qui tuerait le dragon.

Cela dit, elle détacha de son cou son collier de corail et le partagea entre les animaux, et le lion reçut pour sa part le fermoir d’or. Quant à son mouchoir, où son nom était brodé, elle en fit cadeau au chasseur, qui s’éloigna un moment, coupa les langues des sept têtes du dragon, les roula dans le mouchoir et les mit soigneusement dans sa poche. Cela fait, comme les flammes et le combat l’avaient excessivement fatigué, il dit à la jeune fille :

– Nous sommes tous deux si las que nous ferons bien de prendre un peu de repos. La princesse y consentit ; ils s’étendirent sur l’herbe, et le chasseur dit au lion :

– Tu vas veiller à ce que personne ne nous surprenne pendant notre sommeil.

Et ils s’endormirent. Le lion se plaça près d’eux pour faire sentinelle, mais lui aussi était fatigué du combat, de sorte qu’il appela l’ours et lui dit :

– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme, et si quelque chose arrive, aie soin de m’éveiller. L’ours se plaça donc près de lui, mais lui aussi était fatigué il appela le loup et lui dit :

– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme, et si quelque chose arrive, hâte-toi de m’éveiller. Le loup se plaça donc près de lui, mais lui aussi était fatigué ; il appela le renard et lui dit :

– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme, et si quelque chose arrive, hâte-toi de m’éveiller. Le renard se plaça près de lui, mais lui aussi était fatigué ; il appela le lièvre et lui dit :

– Place-toi près de moi, j’ai besoin de faire un petit somme, et si quelque chose arrive, hâte-toi de me réveiller. Le lièvre se plaça donc près de lui, mais le pauvre lièvre aussi était fatigué ; il n’avait personne qu’il pût charger de faire sentinelle, et il s’endormit. Ainsi dormaient donc la princesse, le chasseur, le lion, l’ours, le renard et le lièvre et tous dormaient d’un profond sommeil. Cependant le maréchal qui avait été chargé de regarder tout de loin, n’ayant point vu le dragon s’enfuir avec la jeune fille, et remarquant que tout était tranquille sur la montagne, s’enhardit et se mit à la gravir. Quand il fut arrivé au sommet, il aperçut le monstre dont les membres épars gisaient à terre, et non loin de là, la princesse et le chasseur avec ses bêtes, tous plongés dans un sommeil profond. Et comme il était méchant et cruel, il prit son épée, coupa la tête du chasseur, saisit la jeune fille dans ses bras et la porta au bas de la montagne. Arrivés au pied, celle-ci s’éveilla et fut saisie d’effroi ; mais le maréchal lui dit :

– Tu es en mon pouvoir, il faut que tu dises que c’est moi qui ai tué le dragon.

– Je ne le puis, répondit-elle, car c’est un chasseur qui l’a fait avec le secours de ses bêtes.

– Alors le maréchal tira son épée et la menaça de l’en frapper si elle ne consentait pas à lui obéir.

La jeune fille céda à cette violence ; il la conduisit en présence du roi qui fut au comble de la joie, de revoir en vie sa chère enfant qu’il croyait devenue la proie du dragon. Le maréchal lui dit :

– J’ai tué le monstre et délivré ainsi la princesse et le pays tout entier ; en conséquence, je la réclame pour mon épouse, suivant votre parole royale. Le roi dit à la jeune fille :

– Est-ce la vérité que je viens d’entendre ?

– Hélas ! oui, répondit-elle, mais je mets pour condition que le mariage ne se célébrera qu’après un an et un jour.

Elle espérait que ce temps ne s’écoulerait pas sans lui apporter des nouvelles de son cher libérateur. Cependant, sur la montagne, les animaux continuaient de dormir auprès de leur maître mort. Un gros bourdon dirigea son vol de ce côté, et s’abattit sur le nez du lièvre, mais le lièvre le chassa avec sa patte et continua à dormir. Le bourdon vint une seconde fois, mais le lièvre le chassa de nouveau et continua de dormir.

Le bourdon vint une troisième fois, lui enfonçant son dard dans le nez et le lièvre se réveilla. Aussitôt il réveilla le renard, qui s’empressa de réveiller le loup, qui réveilla l’ours, qui réveilla le lion. Lorsque le lion eut ouvert les yeux, et qu’il vit que la jeune fille avait disparu et que son maître était mort, il se mit à pousser des rugissements terribles et s’écria :

– Quel est l’auteur de ce meurtre ? Ours, pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Et l’ours dit au loup :

– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Et le loup au renard :

– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Et le renard au lièvre :

– Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ?

Le pauvre lièvre ne savait seul que répondre, et toute la faute pesa sur lui. En conséquence, tous les animaux voulurent tomber sur lui, mais il demanda à être entendu et dit :

– Ne me tuez pas, je promets de rendre la vie à notre maître. Je connais une montagne sur laquelle croit une racine ; quiconque a cette racine dans la bouche est guéri aussitôt de toute maladie et de toute blessure.

Mais la montagne dont je vous parle se trouve à deux cents lieues d’ici. Le lion répondit :

– Il faut qu’en vingt-quatre heures tu sois de retour avec cette racine.

Le lièvre ne fit qu’un bond, et vingt-quatre heures après il était de retour avec la racine. Le lion replaça la tête sur les épaules du chasseur, et le lièvre lui mit la racine dans la bouche ; aussitôt tout reprit son cours naturel ; le coeur palpita de nouveau et la vie revint. En ce moment le chasseur se réveilla ; il fut saisi d’épouvante en n’apercevant plus la jeune fille, et il se dit :

– Elle s’est enfuie sans doute pendant mon sommeil, afin de se débarrasser de moi.

Dans l’excès de son empressement, le lion avait remis de travers la tête de son maître ; celui-ci n’y prit point garde, absorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Ce ne fut qu’à midi, lorsqu’il voulut manger, qu’il remarqua qu’il avait le visage tourné du côté du dos ; ne pouvant s’expliquer ce prodige, il demanda aux animaux ce qu’il lui était arrivé pendant son sommeil. Le lion lui raconta alors qu’au lieu de faire sentinelle, ils s’étaient tous endormis de fatigue ; qu’à leur réveil, ils l’avaient trouvé mort, la tête séparée du tronc ; que le lièvre était allé chercher la racine de vie, mais que lui, dans son empressement, il lui avait mis la tête de travers ; il ajouta qu’il voulait réparer sa faute. Cela dit, il arracha de nouveau la tête du chasseur, la lui replaça dans l’autre sens, et la racine du lièvre aidant, tout fut réparé. Cependant le chasseur était triste ; il se mit à parcourir le monde et il gagnait sa vie en faisant danser ses bêtes devant les gens. Il arriva que juste un an après ce jour, il revint dans la même ville où il avait délivré la fille du roi, et cette fois la ville était entièrement décorée de tenture écarlate. Il dit à l’aubergiste :

– Que signifie cela ? Il y a un an à pareil jour, la ville était toute couverte de crêpe noir ; que veut dire aujourd’hui cette décoration écarlate ?

L’aubergiste répondit :

– Il y a un an, la fille de notre roi devait être livrée au dragon, mais le maréchal a combattu contre le monstre et il l’a tué ; aussi ses noces se célèbrent-elles demain ; c’est pourquoi la ville qui était naguère tendue de crêpe noir en signe de deuil, l’est aujourd’hui de rouge ardent en signe de joie. Le lendemain, le chasseur dit à son hôte vers l’heure du dîner :

– Croiriez-vous, monsieur l’aubergiste, que je veux aujourd’hui en votre compagnie manger du pain de la table du roi ?

– Oui, répondit l’hôte, et moi, je parierais volontiers cent pièces d’or que ce ne sera pas. Le chasseur accepta le pari et plaça sur la table une bourse avec le nombre de pièces d’or engagées par l’aubergiste. Cela fait, il appela le lièvre et lui dit :

– En route, mon cher sauteur, va me chercher du pain dont mange le roi.

« Eh ! pensa le lièvre, si je vais ainsi seul en sautant dans les rues, les chiens se mettront à mes trousses. » Il avait pensé juste ; les chiens lui firent la chasse et voulurent goûter de sa chair succulente. Aussi fallait-il voir les bonds qu’il faisait. Il se glissa dans une guérite sans être aperçu par le factionnaire ; les chiens arrivèrent pour le saisir, mais le soldat n’entendit pas la plaisanterie, et il les reçut avec des coups de crosse qui les firent fuir en poussant des cris. Lorsque le lièvre aperçut le champ libre, il s’élança dans le palais, entra dans la chambre de la princesse, se plaça sous son siège et lui gratta légèrement le pied. La princesse cria :

– Veux-tu bien partir ! Car elle pensait que s’était son chien.

Le lièvre gratta une seconde fois, et la princesse répéta les mêmes paroles, toujours dans la pensée que s’était son chien, mais le lièvre ne la laissa pas dans cette erreur ; il gratta une troisième fois ; la princesse baissa les yeux et reconnut le lièvre à son collier ; aussitôt elle le prit dans ses bras, le porta dans son cabinet et lui dit :

– Lièvre, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :

– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’envoie pour que je demande un pain pareil à celui dont mange le roi.

À ces mots, la princesse ne se sentit pas de joie ; elle fit venir le boulanger, et lui ordonna d’apporter un pain pareil à ceux dont mangeait le roi.

Le lièvre prenant la parole :

– Mais il faut, dit-il, que le boulanger me porte moi-même avec le pain, pour que les chiens ne me fassent pas de mal.

Le boulanger le prit donc dans ses bras et alla ainsi jusqu’à la porte de l’aubergiste ; là, le lièvre se posa sur ses pattes de devant et le porta à son maître. Le chasseur dit alors :

– Vous le voyez, monsieur l’hôte, les cent pièces d’or sont à moi.

L’aubergiste était au comble de l’étonnement. Cependant le chasseur ajouta :

– J’ai bien le pain, monsieur l’hôte, mais je veux encore de plus, maintenant, manger du rôti du roi. Le chasseur appela le renard et lui dit :

– Renard, mon ami, mets-toi en route et va me chercher du rôti pareil à celui que mange le roi.

Le renard connaissait mieux les détours que le lièvre ; il se glissa le long des coins et des angles obscurs des rues sans qu’un seul chien l’aperçût, alla se placer sous le siège de la princesse et lui gratta le pied. La princesse baissa les yeux, reconnut le renard à son collier, le prit dans

ses bras, le porta dans son cabinet et lui dit :

– Renard, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :

– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’envoie pour que je demande un rôti pareil à celui dont mange le roi. La princesse fit venir le cuisinier.

Celui-ci reçut l’ordre de préparer un rôti pareil à celui que mangeait le roi, de le porter pour le renard jusqu’à la porte de l’aubergiste. Quand ils y furent arrivés, le renard prit le plat et le porta à son maître.

– Vous voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, nous avons déjà le pain et le rôti ; mais je veux encore avoir un plat de légumes comme ceux que mange le roi.

Cela dit, il appela le loup :

– Loup, mon ami, lui dit-il, mets-toi en route et apporte-moi des légumes pareils à ceux que mange le roi.

Le loup, qui n’avait peur de personne, se dirigea tout droit vers le palais, et quand il fut entré dans la chambre de la princesse, il tira cette dernière par le pan de sa robe, ce qui la fit se retourner. Elle reconnut le loup à son collier, et le conduisant dans son cabinet :

– Loup, mon ami, lui dit-elle, que veux-tu ? Il répondit :

– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici, et il m’a envoyé demander un plat de légumes pareils à ceux que mange le roi.

La princesse fit venir le cuisinier, qui reçut l’ordre de préparer un plat de légumes pareils à ceux que mangeait le roi, et de le porter lui-même pour le loup jusqu’à la porte de l’aubergiste. Le loup prit le plat et le porta à son maître.

– Vous le voyez, dit le chasseur, voilà que j’ai maintenant du pain, du rôti et des légumes ; mais il me faut des sucreries semblables à celles que mange le roi.

Il appela l’ours et lui dit :

– Ours, mon ami, tu ne dédaignes pas de lécher quelque chose de doux ; va donc et rapporte-moi des sucreries semblables à celles que mange le roi.

L’ours se mit en route vers le palais, et chacun s’enfuit à son approche, et quand il arriva près du fonctionnaire, celui-ci lui présenta le bout de son fusil et ne voulut point le laisser pénétrer dans le palais du roi. Mais l’ours se dressa sur ses pattes de derrière et distribua à droite et à gauche quelques bons soufflets qui firent trébucher tout le poste après cet exploit, il continua son chemin, entra dans la chambre de la princesse, se plaça derrière elle et grogna légèrement. La princesse se retourna, et reconnut l’ours, l’emmena dans son cabinet et lui dit :

– Ours, mon ami, que veux-tu ? Il répondit :

– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici ; je suis chargé de demander des sucreries semblables à celles que mange le roi.

La princesse fit venir le confiseur, qui reçut l’ordre de préparer des sucreries pareilles à celles que mangeait le roi, et de les porter lui-même pour l’ours jusqu’à la porte de l’aubergiste.

– Vous le voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, voilà que j’ai maintenant du pain, du rôti, des légumes et des sucreries ; mais je veux aussi boire du vin pareil à celui que boit le roi. Il appela son lion et lui dit :

– Lion, mon ami, je sais que tu te grises volontiers, va donc et rapporte-moi du vin semblable à celui que boit le roi.

Le lion traversa les rues, et les gens fuyaient à son approche, et quand il arriva près du poste, le factionnaire voulut lui barrer le passage : mais il poussa un rugissement qui mit tous les soldats en fuite. Le lion pénétra jusqu’à la chambre de la princesse, et gratta légèrement avec sa queue à la porte. La princesse vint lui ouvrir, et peu s’en fallut que l’effroi ne s’emparât d’elle à la vue du lion ; mais elle le reconnut au fermoir d’or de son collier, et fit entrer avec elle dans son cabinet :

– Lion, mon ami, lui dit-elle, que veux-tu ? Il répondit :

– Mon maître, qui a tué le dragon, est ici ; je viens demander du vin pareil à celui que boit le roi.

La princesse fit venir le sommelier, et lui ordonna de donner au lion du vin semblable à celui que buvait le roi. Le lion prit le panier et le porta à son maître.

– Vous le voyez, monsieur l’hôte, dit le chasseur, j’ai maintenant du pain, du rôti, des légumes, des sucreries et du vin pareils à ceux qu’on sert au roi ; maintenant, je veux donner un banquet à mes animaux.

Et il se mit à table, but et mangea, et donna aussi une bonne part de tout cela au lièvre, au renard, au loup, à l’ours et au lion car la certitude qu’il venait d’acquérir que la princesse l’aimait toujours lui donnait une humeur charmante. Quand le repas fut terminé, il dit à l’hôte :

– Maintenant que j’ai mangé et bu comme boit et mange le roi, je veux aller à la cour du roi, et épouser la fille du roi. L’aubergiste répondit :

– Comment cela pourra-t-il se faire, puisque la princesse a déjà un fiancé, et que ses noces doivent se célébrer aujourd’hui même ?

Le chasseur tira de sa poche le mouchoir que la princesse lui avait donné sur la montagne du dragon, et où il avait roulé les sept langues du monstre.

– Ce que j’ai là dans la main m’y aidera, dit-il. L’aubergiste examina le mouchoir et repartit :

– Si j’ai cru tout le reste, je ne puis pourtant pas croire cela, et je parie volontiers ma maison et ma cour.

Le chasseur tira de sa poche une bourse où se trouvaient mille pièces d’or ; il la plaça sur la table et dit :

– Voici mon enjeu. Lorsque le roi revit sa fille au dîner, il lui dit :

– Que te voulaient toutes ces bêtes qui sont venues te trouver et qui ont parcouru en tous sens mon palais ? Elle répondit :

– Je ne puis point le dire, mais dépêchez quelqu’un et faites chercher le maître de ces animaux ; si vous faites cela, vous ferez bien.

Le roi envoya un de ses gens à l’auberge avec mission d’inviter l’étranger ; le serviteur du roi arriva juste au moment où le chasseur venait de parier avec l’aubergiste.

– Vous le voyez, monsieur l’hôte, s’écria le chasseur, voilà que le roi m’envoie un ambassadeur afin de m’inviter.

Le chasseur se rendit auprès du roi. Celui-ci, le voyant venir, dit à sa fille :

– Comment dois-je le recevoir ?

Elle répondit :

– Allez à sa rencontre ; si vous faites cela, vous ferez bien.

Le roi alla donc à sa rencontre, le fit monter avec lui dans les appartements où les bêtes du chasseur le suivirent. Le roi lui indiqua une place entre lui et sa fille, le maréchal en sa qualité de fiancé prit place de l’autre côté. En ce moment, on apporta en face d’eux les sept têtes du dragon, et le roi dit :

– Ces sept têtes, c’est le maréchal qui les a coupées au monstre ; voilà pourquoi je lui donne aujourd’hui ma fille.

Alors le chasseur se leva, ouvrit les sept gueules et dit :

– Où sont les sept langues du dragon ?

À ces mots, le maréchal devint pâle il dit dans son trouble :

– Les dragons n’ont point de langue.

Le chasseur reprit :

– Les menteurs devraient n’en point avoir, mais les langues de dragon sont les vrais signes du vainqueur.

Et il ouvrit le mouchoir où se trouvaient les sept langues et il en mit une dans chacune des sept gueules. Cela fait, il prit le mouchoir sur lequel était brodé le nom de la princesse, et le montrant à la jeune fille, il lui demanda à qui elle l’avait donné. Elle répondit :

– Je l’ai donné à celui qui a tué le dragon.

Puis il appela ses animaux, leur enleva à chacun leur collier ainsi qu’au lion son fermoir d’or, et les montrant à la jeune fille, il lui demanda à qui cela appartenait. Elle répondit :

– Le collier et le fermoir d’or étaient à moi, je les ai partagés entre les animaux qui ont contribué à dompter le dragon.

Le chasseur dit alors :

– M’étant endormi de fatigue après le combat, le maréchal est arrivé, m’a coupé la tête, a enlevé la princesse et déclaré que c’était lui qui avait tué le dragon ; en quoi il a menti, comme le prouve par ces langues, par ce mouchoir et par ce collier.

Le roi s’adressant alors à sa fille :

– Est-il vrai, lui dit-il, que c’est lui qui a tué le dragon ?

Elle répondit :

– Oui, c’est vrai ; et maintenant il m’est permis de dévoiler toute l’infamie du maréchal qui m’avait fait donner ma parole que je garderais le silence. C’était aussi pour cela que j’avais exigé que les noces n’eussent lieu qu’après un an et un jour.

Après avoir entendu cette déposition, le roi fit appeler douze conseillers qu’il chargea de juger le maréchal. Ceux-ci le condamnèrent à avoir les membres déchirés par quatre boeufs. Ainsi fut puni le maréchal. Ensuite, le roi donna sa fille au chasseur qui fut de plus reconnu dans tout le pays pour son héritier. Le jeune roi et la jeune reine vécurent désormais heureux et contents. Le jeune roi allait souvent à la chasse qu’il aimait, et ses animaux devaient l’accompagner. Or il y avait à peu de distance de là une forêt qui, d’après le bruit général, n’était pas sûre. Celui, disait-on, qui s’y risquait une fois, n’en revenait pas facilement. Depuis longtemps le jeune prince nourrissait un grand désir d’aller y chasser, et il ne laissa pas de repos au vieux roi qu’il lui en donna la permission. Il sortit donc un jour avec une nombreuse escorte, et quand il fut arrivé près de la forêt, il aperçut à travers les arbres une biche blanche comme de la neige, et il dit à ses gens :

– Attendez ici mon retour ; je veux poursuivre cette bête. Et il s’enfonça sur sa trace dans la forêt, où ses animaux seuls l’escortèrent.

Ses gens l’attendirent jusqu’au soir ; mais comme il ne revenait pas, ils retournèrent au palais et dirent à la jeune princesse :

– Le jeune prince s’est aventuré dans la forêt enchantée à la poursuite d’une blanche biche, et il n’est point revenu.

À ces mots, la princesse fut saisie d’une grande inquiétude ; quant au prince, il n’avait pas cessé de poursuivre la belle bête sans jamais pouvoir l’atteindre. A la fin, il s’aperçut qu’il s’était égaré bien avant dans la forêt ; il sonna du cor, mais il ne reçut aucune réponse, car ses gens ne pouvaient l’entendre. Et comme la nuit tombait, il vit bien qu’il ne pourrait revenir ce jour là au palais ; il descendit de cheval, alluma du feu au pied d’un arbre, et résolut d’y passer la nuit. Comme il était assis à côté du feu, et que ses animaux s’étaient étendus autour de lui, il crut entendre les sons d’une voix humaine et regarda autour de lui, mais il ne put rien apercevoir. Bientôt après, il lui sembla entendre comme une toux qui venait d’en haut ; il leva la tête et aperçut une vieille femme assise sur l’arbre, et qui se plaignait en criant :

– Hu ! hu ! hu ! que j’ai froid !

Le jeune prince lui dit :

– Descends et viens te chauffer, puisque tu as froid.

Mais elle répondit :

– Non, car tes animaux me mordraient.

Il reprit :

– Ils ne te feront rien, vieille mère, descends seulement.

Or cette vieille était une sorcière. Elle répondit :

– Je vais te jeter une verge du haut de cet arbre ; si tu leur en donnes un coup sur le dos, ils ne me feront pas de mal.

Elle lui jeta donc une verge, et il en frappa ses animaux. À peine l’eutil fait qu’ils furent métamorphosés en pierres. Et quand la sorcière vit qu’elle n’avait plus rien à craindre des animaux, elle se laissa couler en bas de l’arbre, et le toucha, lui aussi, avec une verge et lui aussi fut métamorphosé en pierre. Cela fait, la vieille se mit à rire et elle le cacha ainsi que les animaux dans une caverne où se trouvaient déjà beaucoup de pierres pareilles. Cependant, comme le jeune prince ne revenait pas, l’inquiétude de la princesse augmentait. Il se trouva qu’en ce même temps l’autre frère qui, lors de la séparation, s’était dirigé vers l’orient, arriva dans le royaume. Il avait cherché, mais en vain, un service ; ne sachant que faire, il s’était mis à courir le monde avec ses animaux qui dansaient devant les gens. L’idée lui vint d’aller consulter le couteau que son frère et lui avaient enfoncé dans l’arbre au moment de se quitter, afin de connaître le sort l’un de l’autre. Quand il arriva au pied de l’arbre, le côté du couteau qui concernait son frère avait une moitié déjà couverte de rouille ; mais l’autre était encore blanche. L’inquiétude s’empara de lui, et il se prit à penser : « Il faut qu’un grand malheur menace la vie de mon frère mais peut-être que je puis le sauver, car la moitié du couteau est encore blanche. » Cela dit, il se dirigea avec ses animaux vers le couchant. Quand il arriva à la porte de la ville, le factionnaire vint à sa rencontre et lui demanda s’il devait aller l’annoncer à son épouse : il ajouta que son absence plongeait depuis quelques jours la jeune princesse dans une profonde inquiétude, qu’elle craignait qu’il ne lui fût arrivé malheur dans la forêt enchantée. Le factionnaire lui parlait ainsi, parce qu’il le prenait pour le jeune prince, tant son frère lui ressemblait, et à cause des animaux qui le suivaient. Celui-ci, entendant parler de son frère, se dit en lui-même : « Il vaut mieux que je me laisse prendre pour lui ; il me sera plus facile ainsi de le sauver. » Il se laissa donc accompagner par le factionnaire jusque dans le palais, où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie. La jeune princesse ne douta pas un moment que ce fût son époux ; il lui raconta qu’il s’était égaré dans la forêt, et qu’il lui avait été impossible de retrouver plus tôt son chemin. Il demeura quelques jours au château, s’informant de tout ce qui se trouvait dans la forêt enchantée. À la fin, il dit :

– Il faut que j’aille y chasser encore une fois.

Le roi et la princesse voulurent l’en détourner, mais il tint ferme et sortit avec une nombreuse escorte. Lorsqu’il arriva devant la forêt, il aperçut, comme avait fait son frère, une blanche biche, et il dit à ses gens :

– Attendez-moi jusqu’à ce que je revienne ; je veux courir cette belle bête.

Il entra donc dans la forêt, accompagné de ses fidèles animaux. Il lui arriva les mêmes aventures qu’à son frère ; il ne put atteindre la biche, et s’enfonça si avant dans la forêt, qu’il dut se résoudre à y passer la nuit.

Et lorsqu’il eut allumé du feu, il entendit ces plaintes au-dessus de sa tête :

– Hu ! hu ! hu ! comme je gèle ! Il leva la tête, et il aperçut la même sorcière assise dans l’arbre. Il lui cria :

– Si tu gèles, descends, vieille mère, et viens te chauffer.

Elle répond :

– Non, car tes animaux me mordraient.

Il repartit :

– Ils ne te feront rien.

Elle lui cria :

– Je veux te jeter du haut de cet arbre une verge, et si tu les en frappes, ils ne me feront aucun mal.

Le chasseur ne se fia pas à ces paroles de la vieille ; il répondit :

– Je ne frapperai pas mes bêtes, mais descends, ou j’irai te chercher.

Elle lui cria :

– Que veux-tu me faire ? Tu ne pourras rien contre moi.

– Si tu ne descends pas, reprit-il, je t’envoie une balle.

Elle lui cria :

– Tu peux tirer, je n’ai pas peur de tes balles.

Le chasseur la mit en joue, mais la sorcière était invulnérable à toutes les balles de plomb ; elle se mettait à rire toutes les fois qu’il la touchait, et criait :

– Tu ne pourras pourtant pas me blesser.

Le chasseur était rusé, il arracha de sa veste trois boutons d’argent et les coula dans son fusil, car l’art de la sorcière ne pouvait rien contre ce métal ; et dès qu’il eut lâché la détente, elle tomba de l’arbre en poussant de grands cris. Il lui mit le pied sur la poitrine, et lui dit :

– Vieille sorcière, si tu ne m’avoues pas sur-le-champ où est mon frère, je te prends et je te jette dans le feu.

L’anxiété de la vieille était profonde, elle implora merci en disant :

– Transformé en pierre ainsi que ses animaux, il est avec eux dans une caverne.

Alors il la força de l’y conduire et lui dit :

– Vieille fée, tu vas sur-le-champ rendre la vie à mon frère et à toutes les autres créatures qui se trouvent ici, sinon je te jette dans le feu.

Elle prit une verge et frappa les pierres : aussitôt revinrent à la vie non seulement le frère et ses animaux, mais une foule d’autres personnes encore, tels que marchands, ouvriers, pâtres, qui lui rendirent grâce de leur délivrance et retournèrent chez eux. Quant aux frères jumeaux, dès qu’ils se revirent, ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis ils saisirent la sorcière, lui lièrent les membres et la jetèrent dans le feu : dès qu’elle fut consumée, la forêt sembla s’ouvrir d’elle-même ; elle devint claire et brillante, et on pouvait apercevoir le palais du roi à trois lieues de distance. Les deux frères reprirent ensemble la route du château, et tout en allant, ils se racontèrent chacun leur histoire. Et lorsque le plus jeune eut dit qu’il devait un jour remplacer le roi sur le trône, l’autre reprit :

– Je m’en suis bien aperçu, car lorsque j’arrivai dans la ville et qu’on m’eut prit pour toi, on me rendit tous les honneurs royaux, la jeune princesse me reçut comme son époux, et je dus m’asseoir à son côté à table et dormir dans ton lit.

Là-dessus, ils continuèrent leur route, et le jeune prince dit à son frère :

– Tu me ressembles de tout point, tu portes comme moi des vêtements royaux et tes bêtes te suivent ainsi que font les miennes. Entrons dans la ville par les deux portes opposées et arrivons de deux côtés différents et en même temps en présence du roi.

Ils se séparèrent donc et les factionnaires de l’une et de l’autre porte se présentèrent au même instant devant le vieux roi pour lui annoncer que le jeune prince arrivait de la chasse avec ses animaux. Le roi répondit :

– Cela n’est pas possible ; les deux portes sont à une lieue de distance.

En ce moment les deux frères entraient de deux côtés différents dans la cour du palais. Ils en montèrent les degrés ensemble. Le roi dit à sa fille :

– Indique-moi quel est ton époux ; ces deux princes se ressemblent tellement que je ne puis les reconnaître.

L’anxiété de la princesse était grande, et elle ne savait que répondre, lorsqu’elle aperçut le collier qu’elle avait donné aux animaux ainsi que le fermoir d’or que portait le lion de son époux. Alors elle s’écria avec joie :

– Celui-ci est mon véritable époux.

Le jeune prince se mit à rire et dit :

– Oui, c’est le véritable.

Et ils prirent tous place à table, et s’abandonnèrent à leur joie.

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