Prochain échelon : 52
|
Compteur d'activité : 49
F
Superstitions & croyances en F
Superstition & croyance – Fassilières ou Fossilières
Créé par Grohtoni, le 06/10/2013 à 11h34.
0 réponse
Dernière réponse :
Par Grohtoni,
le 06/10/2013 à 11h34.
Grohtoni
Posté le 06/10/2013 à 11h34
#1
avatar
responsable
membre
depuis le 20/04/2013.
Dernière connexion :
le 11/01/2015 à 16h03
Niveau de soutient : 620 pts

FASSILIERES OU FOSSILIERES

Nom générique que portent, dans les montagnes du département du Tarn, les génies, bons ou mauvais, qui s’introduisent au sein des familles. On distingue surtout parmi eux, le Tambourinet, le Drac ou Drak et la Saurimonde. Voir ces mots.

Nous reproduisons ici une tradition déjà empruntée par le Magasin pittoresque à la Géographie départementale de MM. Badin et Quantin.

« Au siècle dernier, vivait dans la petite ville de Gaillac, en Languedoc, un jeune marchand qui s’appelait Michel et qui, se trouvant en âge de s’établir, cherchait une femme. Pourvu qu’elle fût douce, spirituelle, riche, jolie et de bonne famille, peu lui importait le reste ; car Michel savait qu’il faut mettre de la modération dans ses désirs. Malheureusement, il ne voyait personne à Gaillac qui lui parût digne de son choix. Toutes les jeunes filles y avaient quelque défaut connu, sans parler de ceux qu’on ne connaissait pas. Enfin on lui parla d’une demoiselle de Lavaur, douée de qualités sans nombre et d’une dot de vingt mille écus. Cette dernière somme était précisément celle qu’il fallait à Michel pour s’établir : aussi tomba-t-il sur-le-champ très-amoureux de la jeune fille de Lavaur. Il fut présenté à la famille, qui lui trouva bonne mine et l’accueillit favorablement ; mais la jeune héritière avait plusieurs prétendants entre lesquels elle hésitait : après quelques pourparlers, il fut donc décidé qu’ils se réuniraient tous à une soirée, et qu’après les avoir comparés, les parents et la jeune fille choisiraient.

Au jour convenu, Michel partit donc de Gaillac pour Lavaur. Il avait mis lui-même dans son porte-manteau ce qu’il avait de plus galant : un habit vert-pomme, une veste gorge de pigeon, une culotte de velours noir, des bas de soie à fourchettes d’argent, des souliers à boucles, un œil de poudre et un ruban de queue satiné. Son cheval était enharnaché d’une résille à longues franges destinées à chasser les mouches, d’une bride ornée de houppes en filoselle, et d’une selle de cuir de porc. En outre le prudent voyageur, n’ayant pas de pistolets à mettre dans ses fontes, y glissa un petit flacon d’eau-de-vie d’Andaye et quelques tranches de nougat aux pistaches, afin de pouvoir, au besoin, comme Sosie, prendre courage pour les gens qui se battaient ailleurs.

En réalité Michel était si anxieux de l’épreuve annoncée, qu’il sentait à chaque instant son cœur défaillir. Aussi, en apercevant de loin l’église de Lavaur, s’arrêta-t-il tout saisi. Il ralentit d’abord le pas de sa monture, puis mit pied à terre, et, afin de réfléchir à ce qu’il devait dire pendant la soirée d’épreuve, il entra dans un petit bois et s’assit sur le gazon.

Il avait tiré des fontes, pour se tenir compagnie, le nougat aux pistaches et le flacon qu’il avait placé entre ses genoux, de sorte que, sans y penser, il entrecoupait ses réflexions par des gorgées d’eau-de-vie d’Andaye et des bouchées de nougat. Ces distractions finirent par le ranimer et lui donner confiance. Il en arriva à se reconnaître une somme de grâces, d’esprit et de vertus qui assurait infailliblement sa victoire ; et, comme le soleil avait disparu de l’horizon, il allait se lever pour continuer sa route, lorsqu’un bruit se fit entendre derrière lui dans les feuilles : c’était comme une multitude de petits pas qui frappaient l’herbe en cadence au son du galoubet et des cymbalettes. Michel étonné se retourna, et, à la lueur des premières étoiles, il aperçut une troupe de fossilières qui accouraient avec leur roi Tambourinet. Le bouffon de ce peuple nain, le farfadet Drak, venait derrière en faisant la roue et poussant des cris de geai.

Les lutins entourèrent le voyageur avec mille témoignages d’amitié et mille souhaits de bienvenue. Michel, qui avait trop bu pour ne pas être brave, les accueillit en vieilles connaissances, et, voyant que tous leurs petits yeux se fixaient sur son nougat, il se mit à le leur égrener comme à des passereaux.

Malgré leur grand nombre, chacun eut sa miette, sauf Drak, qui  arriva quand tout était fini.

Tambourinet voulut ensuite savoir ce que c’était que l’eau-de-vie d’Andaye, et le flacon passa de main en main jusqu’au bouffon qui le trouva vide et le jeta.

Michel éclata de rire. – « C’est justice, mon petit homme, » dit-il au farfadet ; « pour ceux qui arrivent trop tard, il ne reste que le regret.

« - Je te ferai souvenir de ce que tu viens de dire là ! » s’écria Drak en colère.

« - Et comment cela ? » demanda le voyageur ironiquement ; « penses-tu, par hasard, être de taille à te venger ? »

Drak disparut sans répondre, et Michel remonta à cheval, après avoir pris congé de Tambourinet.

Il n’avait pas fait cent pas lorsque la selle tourna et l’envoya tomber rudement dans la poussière. Il se releva un peu étourdi, reboucla les sangles, et enfourcha de nouveau sa monture ; mais un peu plus loin, comme il passait un petit pont, l’étrier droit fléchit tout à coup, et il se trouva assis au milieu du ruisseau. Il en sortit de fort mauvaise humeur, et fit une troisième chute sur les cailloux du chemin où il faillit rester. Craignant, s’il persistait, de ne pouvoir se présenter entier à la famille de sa prétendue, il se décida à monter son cheval à nu et à prendre la selle sur son épaule. Il fit ainsi son entrée à Lavaur, aux grands éclats de rire des gens qui soupaient sur leurs portes.

« - Riez, riez, doubles sots ! » murmurait Michel ; « ne voilà-t-il pas, en effet, une grande merveille qu’un homme porte sa selle quand elle ne veut pas le porter ? »

Enfin il atteignit l’auberge, où il mit pied à terre, et demanda une chambre pour quitter ses habits de voyage. Sa valise fut ouverte avec précaution, et toute les pièces de sa toilette furent étalées sur le lit par ordre d’importance.

Songeant d’abord à sa coiffure, il mit en délibération s’il se poudrerait à blond ou à frimas. Cette dernière manière lui ayant paru plus tendre, il saisit la houppe de duvet de cygne et commença l’opération du côté droit ; mais, au moment de finir, il s’aperçut qu’une main invisible poudrait à blond l’autre côté, si bien que sa tête, mi-partie jaune et blanche, avait l’apparence d’un citron à moitié écorcé.

Michel, stupéfait, se hâta de tout mêler avec le peigne, et, se trouvant trop pressé pour chercher à comprendre (ce qui lui demandait toujours du loisir), il étendit la main vers la bobine qu’enroulait le ruban de satin destiné à sa queue ; la bobine échappa à ses doigts et tomba à terre. Michel courut pour la reprendre, mais elle semblait fuir devant lui : vingt fois il fut près de la saisir, et vingt fois ses mains impatientes la manquèrent ; on eût dit un jeune chat jouant avec un osselet. Enfin, il perdit patience, et, voyant que la soirée avançait, il se résigna à garder son vieux ruban, et se hâta de prendre ses chaussures de maroquin.

Il boucla d’abord le soulier droit, puis le soulier gauche, et son regard, arrêté sur ce dernier, admirait l’élégance d’un pied qui ne sentait nullement sa roture, quand il s’aperçut que la boucle du premier soulier pendait jusqu’à terre. Il s’occupa de la mieux arrêter… Dans l’intervalle, celle du second soulier s’était défaite. Michel l’eut à peine remise en état, que l’autre réclama de nouveau ses soins. Il persista ainsi une heure entière, sans pouvoir arriver jamais à être chaussé des deux pieds.

Furieux, il remit ses escarpins de voyage pour en finir, et voulut prendre sa culotte de velours ; mais, cette fois, ce fut bien une autre merveille ! Au moment où il s’approchait du lit, la culotte, s’élançant d’elle-même à terre, se mit à parcourir la chambre avec mille gambades provocantes.

Michel pétrifié resta la bouche ouverte et le bras tendu, contemplant d’un regard effaré cette danse incongrue. Mais je vous laisse à penser ce qu’il devint lorsqu’il vit la veste, l’habit et le chapeau rejoindre la culotte, prendre leurs places respectives, et former une sorte de contrefaçon de lui-même qui commença à se promener en parodiant ses attitudes.

Pâle d’épouvante, il recula jusqu’à la fenêtre… Mais dans ce moment l’apparence Michelesque s’étant retournée vers lui, il aperçut sous le chapeau à trois cornes, la figure grimaçante de Drak, qui lui faisait la nique.

Michel poussa un cri. –« Ah ! méchant avorton, c’est donc toi ! » s’écria-t-il ; « sur mon âme, je te ferai repentir de ton insolence, si tu ne me rends à l’instant mes habits. »

A ces mots, il s’élança pour les reprendre ; mais Drak fit volte-face et se trouva à l’autre bout de la chambre. Le jeune homme, que le dépit et l’impatience mettaient hors de lui, se précipita de nouveau vers le farfadet, qui cette fois lui passa entre les jambes et s’élança dans l’escalier.

Michel l’y poursuivit avec rage ; il grimpa à sa suite les quatre étages, arriva au grenier, où Drak le fit tourner comme un cheval de manège jusqu’à ce qu’il lui prit fantaisie de s’échapper par une lucarne. Michel exaspéré prit le même chemin. Le malicieux farfadet le promena de toit en toit trainant la culotte de velours, la veste et l’habit dans toutes les gouttières, au grand désespoir de Michel. Enfin, après une pérégrination de plusieurs heures à travers ces Pyrénées des chats et des hirondelles, Drak gagna une haute cheminée au pied de laquelle son adversaire fut forcé de s’arrêter.

Il se pencha vers le jeune homme haletant et découragé.

« - Tu le vois, bel ami, » dit-il en riant, « tu m’as forcé de gâter ton costume de bal sur la mousse des toits ; mais heureusement que je vois ici dessous la chaudière d’une blanchisseuse qui remettra tout en état. »

A ces mots Drak agita la culotte de velours au-dessus du tuyau de la cheminée.

« - Que fais-tu, drôle ? » s’écria Michel.

« - J’envoie ton costume à la lessive ! » dit le farfadet.

Et la veste, l’habit, le chapeau suivirent la culotte dans le gouffre fumeux.

Le jeune galant s’assit sur le toit avec un gémissement de désespoir ; mais se relevant presque aussitôt :

« - Eh bien, » reprit-il avec résolution, « j’irai au bal en habit de voyage. »

« - Ecoute », interrompit le farfadet.

Un tintement venait de retentir dans le clocher le plus voisin : minuit sonna. Michel compta les douze coups et ne put retenir un cri ! C’était l’heure désignée par les parents pour faire connaître, parmi les prétendants qui se seraient présentés, celui que la jeune fille choisissait. Il joignit les mains avec désespoir.

« - Malheureux que je suis ! » s’écria-t-il « quand j’arriverais maintenant, tout serait fini : héritiers et parents se moqueraient de moi ! »

« - Et ce serait justice, mon gros homme, » répliqua Drak avec un ricanement aigu, « car tu l’as dit toi-même : A ceux qui arrivent trop tard, il ne doit rester que le regret. Ceci te servira, j’espère, de leçon, et t’empêchera une autrefois de railler les faibles ; car tu sauras désormais que les plus petits sont de taille à se venger. »

 

Extrait du Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires, 1856.

Identification

Pas encore inscrit ?